En fait, ce n’est pas de ma mère à moi dont il est question ici, mais de celle d’une amie. Elle est comme moi, dans cette zone de notre vie où les rôles vont bientôt s’inverser, i.e. prendre soin de nos parents, comme ils l’ont fait pour nous. De son côté, tout s’enchaîne sur une période de quelques mois. L’automne dernier, tout d’un coup, son père commence à faire et à dire des trucs bizarres, non habituels. Mon amie doit s’occuper de le conduire à quelques reprises chez le médecin afin qu’il soit soumis à des tests. C’est elle aussi qui doit lui expliquer qu’on va lui retirer son permis de conduire, le permis de sa liberté fonctionnelle. Sa mère en souffre naturellement, ne reconnaissant plus là le conjoint avec qui elle a fait sa vie.
Aussi, ce qui est bouleversant dans cette histoire est que tout d’abord, le père de mon amie était, aux dires de celle-ci, très égoïste et très dur avec sa mère. Mon amie avait un énorme conflit de personnalité avec son père et a toujours cherché à protéger sa mère. Et là, cet homme qui a toujours envoyé valsé son entourage, demandait des soins, avait besoin qu’on s’occupe de lui. Mon amie a deux sœurs. Mais, il y a toujours un élu dans chaque famille qui prend les choses en main ou dont les parents se sentent plus en confiance ou moins bousculés. Mon amie a donc hérité du rôle d’aidante-naturelle. Pour l’instant, les résultats des tests ne sont pas probants chez son papa: on parle de démence ou d’Alzheimer.
Mais entretemps, i.e. la semaine dernière, la mère de mon amie s’est mise à avoir de fortes douleurs à la poitrine. En super-héroïne, mon amie a volé à son secours : hôpital, examens, mise sous observation, et, en parallèle, s’assurer que son père ne manque de rien. Finalement, sa maman a une bactérie au cœur, quelque chose de rarissime. Elle qui n’a jamais pris une pilule, s’est retrouvée chez elle avec huit sortes de comprimés différents à avaler quotidiennement. Son père lui, ne comprend pas ce qui s’est passé et lui demande où elle était partie.
Elle : « Sais-tu ce qui me fait le plus de peine dans tout ça? C’est la peine de ma mère. »
Je ne suis pas sûre de bien comprendre.
Elle : « Mon père à quelque part, je m’en fous. Il a été trop dur et il a fait de la peine à ma mère toute sa vie. Par contre elle, malgré la faiblesse au niveau de son cœur que l’on vient de lui découvrir, elle a de la peine pour mon père. De le voir dépérir comme ça. Après tout ce qu’il lui a fait. Alors j’ai de la peine. J’ai de la peine de la peine de ma mère. »
Moi : « … » (soufflée)
Elle : « Aussi, ce qui me touche le plus et qui me donne envie de pleurer est de voir comment les gens autour de moi réagissent. Tous les collègues qui se pointent dans mon bureau en me disant : Puis, ta mère? Le monde est tellement fin. Ça me touche droit au cœur. Je suis émue»
Ce qui rend ces quelques phrases encore plus poignantes, est que la personne dont je parle est de nature, une grande gueule (mais une belle, bonne, droite et courageuse grande gueule). Elle prend de la place, parle fort et revendique ses opinions. Elle est aussi immensément généreuse, hyper créative, défricheuse et une boule d’énergie. Mais ses véritables sentiments ne sont pas toujours clairs. On devine une infinie tendresse à l’intérieur d’elle, malgré des coups de gueules bien sentis. Cette journée-là, elle m’a prise un peu de court. Sa sensibilité était tangible, sa peine, réelle et douloureuse.
Elle ajoute : «Tu sais, jusqu’à l’an dernier, mes parents n’avaient rien (sa maman mi-soixante-dix, son papa fin soixante-dix). Ma mère marchaient 2 heures ½ par jour, mon père avait pleins de projets en cours. Personne ne l’a vu venir. Ça arrive tout d’un coup. Paf! La veille, tout allait sur des roulettes (bonnes vieilles chicanes). Le lendemain, tout bascule. Profites-en, ça va tellement vite (nous avons le même âge et nos parents aussi).
Je m’en retourne obnubilée par les paroles prononcées par mon amie. Une nouvelle pensée qui essayait de se frayer un chemin depuis quelques temps traverse mon esprit : j’ai peur. J’ai peur que les gens que j’aime changent. J’ai peur qu’ils souffrent. J’ai peur d’être la grande personne. J’ai peur de ne plus être, moi non plus, la même après.
Parce que moi aussi j’ai une grande gueule. Et que moi aussi, je la sors toute croche ma sensibilité. Mais là, il ne s’agit plus de moi. Il s’agit d’apprendre à gérer la peine. Celle de ceux que j’aime.